Le capital humain, clé de longévité des PME | Alain Graf et Jean-Michel Béchir chez SOLO Swiss SA

Dans cette série, Renaissance part à la rencontre de deux entreprises centenaires de son portefeuille pour comprendre ce qui, au-delà des chiffres, permet à une PME de traverser les générations.

À travers des interviews en immersion, nous explorons un critère clé pour Renaissance : la place du capital humain. Culture de travail, fidélité des équipes, transmission du savoir-faire et qualité du leadership apparaissent comme des facteurs déterminants pour construire la continuité et soutenir la création de valeur sur le long terme.

Pour ce troisième article, nous poursuivons l’immersion chez SOLO Swiss SA, entreprise fondée en 1924 et basée à Porrentruy (JU), qui conçoit et fabrique des fours industriels destinés au traitement thermique des métaux. Forte d’un savoir-faire de niche et tournée vers l’international, l’entreprise s’appuie sur une culture exigeante et sur la fidélité de ses équipes pour préserver la qualité et le service dans la durée. La transmission y occupe une place centrale, afin de faire vivre les compétences, préparer la relève et protéger l’ADN de cette maison centenaire.

Deux regards complémentaires sur le capital humain

Dans le précédent volet, David Salerno et Anne-Sophie Spérisen ont raconté une entreprise portée par ses femmes et ses hommes, capable d’évoluer sans se renier et de réussir les passages de relais sans rompre le fil. Ce nouvel épisode donne la parole à deux voix qui incarnent cette culture au quotidien : Alain Graf, responsable du service du personnel, et Jean-Michel Béchir, retraité encore en activité. Ensemble, ils donnent chair à une évidence souvent citée, mais plus rarement documentée : chez SOLO Swiss SA, le facteur humain n’est pas un discours, il se vit, il se défend, et il se transmet.

 

Interview d’Alain Graf, responsable du service du personnel

« L’embauche, c’est le début d’un partenariat »

Votre rôle peut être décrit comme un « RH de proximité ». Qu’est-ce que cela signifie chez SOLO ?
Cela signifie être au contact des équipes, rester simple, accessible, et proche du terrain. Dans une structure comme la nôtre, le service du personnel, comme je préfère le dire, n’est pas une fonction distante. Nous avons besoin d’un cadre clair, mais nous avons surtout besoin d’écoute, de cohérence et de présence. La culture se protège dans les détails, dans la manière de se parler, dans la façon d’accompagner les équipes, et dans le respect du quotidien.

Vous insistez beaucoup sur l’idée que « les employés peuvent compter sur l’entreprise ». Que voulez-vous dire concrètement ?
Cela veut dire que l’entreprise est là quand les choses se compliquent. Il y a la reconnaissance au sens classique, le salaire, le feedback, l’accompagnement, la formation. Mais ce qui marque vraiment, c’est l’attitude dans les moments sensibles. Quand quelqu’un traverse une situation difficile, en lien avec la santé, la famille ou la fatigue, nous cherchons des solutions, nous adaptons et nous restons à ses côtés. Les collaborateurs sentent cette présence, et cette confiance crée une fidélité très forte.

« Le savoir-être compte plus que le savoir-faire »

Quand vous recrutez, qu’est-ce qui compte en priorité ?
Le savoir-être. Les compétences techniques, elles se développent, elles s’apprennent. Le savoir-être, c’est plus difficile à rattraper. Nous cherchons des personnes capables de s’intégrer dans une culture, de travailler avec respect, avec humilité, et avec un esprit d’équipe.

Comment « détectez-vous » ce savoir-être ?
Je ne fais pas d’entretien standardisé, avec un questionnaire identique pour tous. Je mène l’échange au feeling, en fonction de la personne. Mon objectif est qu’elle s’ouvre, qu’elle soit à l’aise et qu’elle soit vraie. Et j’accorde beaucoup d’importance à un point qui peut surprendre : les passions. Quand quelqu’un parle de ce qui l’anime, vous voyez l’énergie. Vous comprenez le caractère. Cette part-là dit souvent plus que certaines lignes d’un CV.

Vous dites aussi que l’embauche doit être « posée », presque comme une décision de vie.
Parce que c’est une union, un partenariat. Nous voulons que la personne choisisse aussi l’entreprise. Nous prenons le temps, un entretien, deux, parfois trois, mais l’idée est qu’il y ait une réflexion des deux côtés. Nous cherchons des gens pour construire, pas pour « remplir ».

« La fidélité ne se décrète pas, elle se construit »

Chez SOLO Swiss, l’ancienneté est impressionnante.
Oui, et ce n’est pas un hasard. L’entreprise compte 57 collaborateurs, dont 5 apprentis. Et environ 7 à 10% de l’effectif a plus de 35 ans de maison. Cela dit quelque chose de la culture. Les gens restent parce qu’ils se sentent bien, parce que l’ambiance est saine, parce que la pression sur la quantité n’écrase pas l’exigence de qualité. Et aussi parce qu’il y a une hiérarchie très proche du terrain.

Vous avez un exemple d’embauche dont vous êtes particulièrement fier ?
Je pense à notre directeur financier. Il est arrivé à 60 ans, avec un parcours de vie fort. Il s’est intégré naturellement, sans surjouer, avec beaucoup d’humilité, de calme, et une vraie richesse humaine. Cela montre aussi que l’âge n’est pas un critère. Les profils seniors apportent de la maturité, une stabilité, et une capacité à coacher.

« Préparer la relève, c’est respecter le temps long »

Comment préparez-vous la relève dans une entreprise centenaire ?
Nous anticipons. Souvent cinq ans avant un départ. Nous préparons un successeur, nous le mettons progressivement en situation, nous le faisons passer par les services, et il découvre aussi les clients. Dans des métiers où le savoir-faire est très spécifique, nous n’avons pas le luxe d’improviser.

 

Interview de Jean-Michel Béchir, retraité encore en activité

« Je suis un enfant de SOLO »

Votre histoire avec SOLO Swiss commence très tôt, racontez-nous.
Oui. Ma première fois ici, c’était en 1974. J’étais venu une semaine. Ensuite, j’ai commencé mon apprentissage, je suis parti deux ans à Bienne, puis je suis revenu terminer ma formation et obtenir mon CFC. Après, j’ai eu ma vie, l’armée, puis le terrain. Et finalement, je suis resté lié à l’entreprise, parce que SOLO, c’était notre chez-nous.

Quand vous dites « notre chez-nous », c’est très fort.
C’est exactement ça. Nous étions « SOLO ». Nous nous battions pour faire bien, pour la qualité. Aujourd’hui, c’est différent, le monde change, les générations changent, mais ce lien-là, cette fierté, je l’ai vécu. Je ne suis pas une exception, à l’époque, beaucoup étaient des enfants de SOLO.

« L’entreprise m’a soutenu quand tout basculait »

Vous avez vécu un grave accident sur votre lieu de travail. Acceptez-vous de nous en parler ?
Oui, en 1987, j’ai perdu des doigts et c’était un choc. Mais l’entreprise a été là, vraiment. Il y a eu un soutien concret, administratif et humain. Ils se sont adaptés et ils m’ont accompagné. À un moment où vous doutez de tout, ce type de présence compte énormément. Même des années après, cela reste une étape qui vous marque.

« J’ai appris le relationnel, partout dans le monde »

Vous avez énormément voyagé. Qu’est-ce que cela vous a appris, au-delà de la technique ?
Le relationnel. Travailler avec des personnes différentes, des cultures différentes, des industries différentes. J’ai appris à m’adapter, à écouter, à me mettre au niveau des gens. Et dans ce métier, les relations personnelles, c’est ce qu’il y a de plus beau.

Pourquoi êtes-vous resté impliqué dans l’entreprise après la retraite ?
Je n’ai pas l’impression d’être indispensable. Personne ne l’est. Mais je continue parce que j’ai encore des choses à apprendre et des marchés à découvrir. Et parce que l’entreprise bouge, elle s’ouvre à de nouveaux marchés, elle évolue. Cela me nourrit. Et puis, il y a une dimension presque familiale, dans le bon sens du terme.

« Transmettre, c’est la partie la plus difficile »

La transmission est au cœur de cette série. Est-ce facile, avec un parcours comme le vôtre ?
Non. C’est même ce qu’il y a de plus difficile. Nous pouvons partager des informations très vite aujourd’hui, WhatsApp, téléphone, internet. Mais transmettre une manière d’entrer en relation, une manière de dialoguer, une compréhension fine d’un marché, c’est plus complexe. Il y a aussi un décalage générationnel. Nous avons grandi sans ces outils, nous cherchons naturellement la conversation. Aujourd’hui, certains réflexes sont différents. Et cela pose une vraie question pour l’avenir.

« Quand les gens se sentent chez eux, ils se battent pour que cela marche »

Selon vous, qu’est-ce qui explique la longévité de SOLO Swiss ?
Il y a eu le Swiss made, la réputation, une époque où cela ouvrait beaucoup de portes. Mais surtout, il y a une culture de qualité et une manière de travailler, avec un attachement très fort à l’entreprise. Quand les gens se sentent chez eux, ils se battent pour que cela marche. Et c’est ce qui fait tenir dans la durée.

Dans le prochain article, Renaissance poursuivra cette immersion chez CONDIS SA, autre entreprise centenaire de son portefeuille. Un nouveau terrain pour éclairer, sous un autre angle, ce qui fait durer une entreprise.

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